(La Nouvelle République)-Togolais d’origine, Abraham Sallah, CEO et fondateur d’Axel AI, développe une solution d’intelligence artificielle destinée à accompagner les sportifs. Ancien réalisateur et producteur, il a travaillé pour plusieurs grandes chaînes, dont TV5MONDE, Canal+, France Télévisions et Gulli, avant de se tourner vers l’entrepreneuriat technologique. Né d’une expérience personnelle autour du tennis et de l’accompagnement de son fils, le projet, initialement baptisé Tennis AI, est devenu Axel AI. L’application analyse notamment les mouvements du joueur et lui fournit des recommandations personnalisées. Dans cet entretien accordé à La Nouvelle République, Abraham Sallah revient sur son parcours, la naissance du projet, sa technologie, son équipe et sa vision de l’intelligence artificielle pour le sport et la jeunesse africaine.
La Nouvelle République : Vous avez un parcours assez atypique, de la télévision à l’intelligence artificielle. Qui est Abraham Sallah ?
Abraham Sallah : Je suis réalisateur et producteur. J’ai travaillé pour TV5MONDE, Canal+, France Télévisions et Gulli. J’ai également réalisé des films pour le Port autonome de Lomé et la Chambre de commerce depuis 2010.
Mais j’ai eu plusieurs vies professionnelles. J’ai été musicien, journaliste, présentateur de télévision, réalisateur, producteur et entrepreneur. Aujourd’hui, je suis toujours entrepreneur, mais dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Je pense qu’il faut savoir utiliser toutes les expériences que l’on acquiert. Tout ce qu’on apprend peut servir à aller plus loin. J’ai également une formation technique en génie électrique et j’ai beaucoup appris de manière autodidacte. Tout ce bagage me sert aujourd’hui dans l’IA.
La Nouvelle République : Comment est née l’idée d’Axel AI ?
Abraham Sallah : L’idée est née d’une expérience très personnelle avec mon fils Léopold, qui a aujourd’hui 16 ans. Nous avons commencé le tennis lorsqu’il avait environ deux ans. Je l’accompagnais à ses entraînements et, en même temps, j’apprenais moi-même.
Pendant le Covid, mon activité de réalisateur a diminué parce que les déplacements étaient devenus compliqués. Je me suis alors demandé comment utiliser mon expérience audiovisuelle pour aider mon fils à progresser.
Nous regardions beaucoup de vidéos de joueurs de tennis. Pendant le confinement, je l’ai installé devant la télévision et je lui ai demandé de reproduire les gestes du joueur qu’il voyait à l’écran. C’est là que je me suis dit : si nous pouvions créer une intelligence artificielle capable d’analyser le jeu à partir d’une vidéo et d’apprendre au joueur comment progresser, ce serait intéressant.
C’est ainsi qu’est née l’idée de Tennis AI, devenu aujourd’hui Axel AI.
La Nouvelle République : Concrètement, que propose Axel AI au joueur ?
Abraham Sallah : Axel accompagne le joueur de A à Z. Un débutant peut lui demander comment apprendre à jouer au tennis, quel type de jeu adopter, comment travailler son déplacement ou comment s’entraîner.
Mais la grande valeur ajoutée est l’analyse biomécanique. L’application peut analyser le mouvement du joueur et identifier ses défauts afin de lui proposer des recommandations personnalisées.
Le joueur peut également discuter avec Axel après un match. Il peut lui expliquer ce qui n’a pas fonctionné, lui demander comment se préparer pour une prochaine rencontre ou comment jouer contre un adversaire particulier.
L’idée est donc d’aller au-delà d’une simple application d’analyse. Nous voulons qu’Axel devienne un véritable compagnon du sportif.
La Nouvelle République : Justement, qu’apporte l’analyse biomécanique développée par votre équipe ?
Abraham Sallah : Elle permet d’obtenir énormément d’informations sur le mouvement du sportif. Nous pouvons calculer les angles du corps, des jambes, du bras et analyser différents éléments du geste. Nous pouvons également étudier la trajectoire de la balle.
Cela constitue une véritable mine d’informations pour le joueur. Mais il ne faut surtout pas lui donner six corrections en même temps. S’il pense à six choses simultanément, il ne pense finalement à rien.
Axel doit donc identifier la priorité et lui dire : voilà l’erreur principale que tu dois corriger maintenant. C’est cette approche qui permet d’avoir un accompagnement personnalisé.
La Nouvelle République : Une telle technologie nécessite plusieurs expertises. Comment avez-vous constitué votre équipe ?
Abraham Sallah : Je suis le fondateur et le porteur du projet, mais je savais que je ne pouvais pas le réaliser seul.
J’ai rencontré au Maroc Youssef Mourad, qui travaille sur la technologie et l’intelligence artificielle. Nous avons commencé à développer le projet ensemble. Nous avons également travaillé avec l’ancien entraîneur de mon fils pour la partie tennis.
Aujourd’hui, l’équipe réunit différentes compétences. Youssef Mourad intervient sur la technologie et l’intelligence artificielle, Amine Ben-Makhlouf apporte l’expertise tennis, tandis que Sawan Deshpande travaille sur le produit. Moi, je fais le lien entre l’expertise sportive, la technologie et la vision du projet.
Une partie des développeurs est à Rabat et nous travaillons également avec l’écosystème technologique américain, notamment la Silicon Valley.
La Nouvelle République : Comment garantissez-vous la pertinence des conseils donnés par l’intelligence artificielle ?
Abraham Sallah : C’est une question essentielle. On ne peut pas demander simplement à une IA de donner des conseils et considérer automatiquement qu’ils sont valides.
Pour le tennis, nous travaillons avec la Fédération internationale de tennis sur les aspects liés au tennis, à l’entraînement et au coaching. Cela concerne notamment la biomécanique, le training, le mental et la manière dont Axel doit communiquer avec les différents profils.
On ne parle pas de la même manière à un débutant, à un joueur intermédiaire, à un joueur avancé ou à un entraîneur. Cette adaptation est également importante dans notre travail.
La Nouvelle République : Où en est aujourd’hui Axel AI et quelles sont vos ambitions ?
Abraham Sallah : L’application est aujourd’hui disponible sur iOS et Android. Nous avons près de 5 000 utilisateurs et plus de 20 000 téléchargements. Elle est utilisée dans plus de 30 pays et des entraîneurs ainsi que des clubs l’utilisent également.
Mais le tennis n’est que le début. Demain, nous voulons pouvoir analyser le basketball, le football et d’autres sports. Notre ambition est qu’Axel devienne le compagnon de tous les sportifs.
Le sportif ne fait pas que taper dans une balle. Il pense, il ressent, il prépare ses matchs. Il a besoin de parler de technique, de statistiques, de mental, d’entraînement, de nutrition ou encore de stratégie. C’est cette vision globale que nous voulons développer.
La Nouvelle République : Vous voyez également dans l’IA un outil pour transformer l’éducation et les métiers. Quel message adressez-vous à la jeunesse africaine ?
Abraham Sallah : L’intelligence artificielle ne concerne pas uniquement le sport. Un journaliste peut avoir son propre agent IA pour préparer ses interviews, analyser les réponses et l’aider à rédiger. Dans l’éducation également, nous pouvons apprendre aux enfants à utiliser l’IA pour créer et coder.
Je pense notamment à la Corée du Sud. J’ai connu ce pays dans les années 1990, lorsqu’il était encore en émergence. Aujourd’hui, il fait partie des grandes puissances technologiques. Ils ont investi dans leurs enfants et dans l’éducation.
Nous devons nous aussi commencer. Il ne faut pas attendre de rattraper quelqu’un. Chaque pays doit construire son propre chemin.
Je suis Togolais, je suis né à Aného, dans la préfecture des Lacs. J’ai vécu de nombreuses années en Europe, mais je veux aujourd’hui contribuer à ce que les jeunes de notre continent puissent avoir les outils nécessaires pour construire leur avenir.
Le changement commence par chacun de nous. Si nous voulons que les choses changent, cela commence par nous-mêmes. Chacun doit faire sa part.
Propos recueillis par Gabriel BLIVI et Messan EDOH
Journaliste de formation, il s’intéresse particulièrement à l’actualité politique, économique et sociale, ainsi qu’aux enjeux de gouvernance, de développement et de changement climatique au Togo et en Afrique.
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