(La Nouvelle République)-Indiscipline persistante, violences scolaires, consommation de stupéfiants et remise en cause de l’autorité enseignante, le système éducatif togolais fait face à des dérives qui interrogent profondément son rôle et ses fondements. À travers constats, analyses et regards d’acteurs de l’éducation, ce dossier s’interroge sur l’érosion des valeurs cardinales de l’école togolaise et sur les pistes possibles pour les restaurer.
L’école togolaise face à une crise des valeurs
Pendant longtemps, l’école togolaise a été considérée comme un pilier de la formation morale et intellectuelle des jeunes. Discipline, respect de l’autorité, goût de l’effort et civisme constituaient les fondements de l’éducation scolaire. Aujourd’hui, cette image semble sérieusement écornée. Indiscipline chronique, violences scolaires et usage de stupéfiants inquiètent parents, enseignants et autorités éducatives.
Pour Essodèyouna Gnakou, coordonnateur national de la Coalition Nationale Togolaise pour l’Éducation Pour Tous (CNT/EPT), il s’agit avant tout « d’un ensemble de signaux qui fragilisent l’autorité scolaire et réduisent la qualité des apprentissages ». Faut-il alors parler d’une perte des valeurs cardinales de l’école togolaise ?
Indiscipline scolaire , un phénomène de plus en plus visible
Dans de nombreux établissements, l’indiscipline est devenue une réalité quotidienne. Retards répétés, absences injustifiées, refus d’obéir aux enseignants, insolences et parfois affrontements physiques traduisent une dégradation du climat scolaire.
Selon Essodèyouna Gnakou, l’une des causes majeures réside dans le fonctionnement même des établissements. « Un des facteurs de discipline à l’école, c’est l’organisation, la gestion de l’école elle-même », explique-t-il, avant de préciser qu’il ne s’agit pas de stigmatiser l’ensemble des élèves, mais de reconnaître que « des élèves ne respectent pas des enseignants ».
Cette situation affecte directement la qualité de l’apprentissage et contribue à un climat d’insécurité peu propice à la réussite scolaire.
Usage de stupéfiants en milieu scolaire , l’alerte est donnée
Autre source de préoccupation majeure , l’usage de stupéfiants chez les élèves. Cannabis, alcool et autres substances circulent parfois aux abords, voire à l’intérieur des établissements. Des élèves de plus en plus jeunes s’y adonnent, souvent sous l’influence de leurs pairs ou par mimétisme social.
Un parent d’élève se dit dépassé par la situation , « Nous découvrons parfois trop tard que nos enfants consomment de la drogue. La pression du groupe est forte et le contrôle devient difficile ».
Les conséquences sont lourdes , baisse des performances scolaires, troubles du comportement, risques sanitaires et glissement vers la délinquance. Pour de nombreux observateurs, ce phénomène est le symptôme d’un profond malaise social et éducatif.
D’où vient le mal ? Des causes multiples et imbriquées
La crise que traverse aujourd’hui l’école togolaise résulte de plusieurs facteurs combinés. L’affaiblissement de l’autorité familiale et scolaire a progressivement brouillé les repères des élèves. Les difficultés économiques des parents, les effectifs pléthoriques -malgré les efforts du gouvernement- et le manque de moyens dans les établissements rendent plus complexe l’instauration d’un cadre disciplinaire stable et efficace.
Pour le sociologue togolais Koffi Hégnon, spécialiste des questions éducatives, « l’école reflète les tensions de la société dans laquelle elle évolue. Lorsqu’il y a une crise des repères sociaux et familiaux, elle se manifeste inévitablement dans l’espace scolaire »
À cela s’ajoutent les mutations sociales rapides. Les réseaux sociaux et certains modèles médiatiques influencent fortement les comportements des jeunes, souvent au détriment des valeurs scolaires traditionnelles. Le recul de l’éducation civique et morale accentue cette fragilisation, laissant l’école seule face à des défis qui nécessitent pourtant une réponse collective.
Responsabilités partagées, solutions attendues
Pour le coordonnateur national de la CNT/EPT, la discipline scolaire ne peut être imposée de manière verticale. « La discipline est collective. Elle n’est jamais individuelle », insiste-t-il. Il plaide pour une démarche inclusive dans laquelle l’année scolaire, ses règles et ses objectifs sont clairement définis et partagés avec les apprenants afin qu’ils y adhèrent pleinement et soient responsabilisés.
Essodèyouna Gnakou souligne également l’importance de l’ancrage communautaire de l’école , « Chaque école est dans une communauté avec ses réalités. Il faut que parents, élèves, leaders communautaires, enseignants et corps d’encadrement définissent ensemble les règles, même si le cadre global est tracé ».
Face à l’influence des réseaux sociaux et des médias, il appelle enfin à une responsabilité accrue des adultes et des médias classiques, notamment pendant les périodes de vacances scolaires, afin de proposer des contenus éducatifs capables de contribuer à la formation morale et citoyenne des enfants, tout en recentrant l’ensemble des acteurs autour d’une vision claire et partagée de l’école togolaise.
Quel avenir pour l’école togolaise ?
L’indiscipline et l’usage de stupéfiants ne signifient pas nécessairement la disparition définitive des valeurs à l’école togolaise. Ils constituent cependant un signal d’alarme. Sans une mobilisation collective et durable, l’école risque de perdre son rôle de creuset de formation citoyenne.
Restaurer les valeurs cardinales de l’école togolaise, c’est investir dans l’avenir du pays et redonner à l’éducation sa mission première , former des citoyens responsables, conscients et engagés.
Gabriel BLIVI
