(La Nouvelle République)-Présents dans chaque étal, chaque transaction et presque chaque main, les plastiques ont envahi les marchés togolais. De Lomé à Kara, en passant par Tsévié ou Aného, ils conditionnent les marchandises, simplifient la vente… mais étouffent l’environnement. À la fois source de revenus et cause majeure de pollution, le plastique illustre un dilemme national : comment concilier survie économique pour les petits commerçants et urgence écologique pour le pays ? Enquête au cœur des marchés, là où se joue une partie discrète mais décisive de l’avenir environnemental du Togo.
Une omniprésence visible, assumée… et problématique
Sur les étals du marché d’Adawlato à Lomé, impossible d’échapper aux sachets noirs, aux barquettes, aux gobelets ou aux sacs de congélation. Fruits, légumes, condiments, tissus, tout est emballé dans du plastique.
« Si je ne mets pas mes arachides dans des sachets, les clients ne vont pas acheter. C’est plus pratique pour eux », explique Maman Amé, vendeuse depuis 14 ans à Lomé.
Dans tous les grands marchés du pays — Kara, Sokodé, Tsévié, Aného —, le plastique est devenu un outil indispensable du commerce quotidien. Mais à quel prix ?
Pollution massive : les chiffres alarmants
Le Togo produit environ 40 000 tonnes de déchets plastiques par an, selon une étude du ministère de l’Environnement. Or, seule une infime partie est collectée ou recyclée. Le reste finit dans les caniveaux, les lagunes, les rues ou est brûlé à ciel ouvert, libérant des gaz toxiques.
« Dans les marchés, les sachets s’envolent, bouchent les égouts et favorisent les inondations. À long terme, cela empoisonne nos sols et nos eaux », alerte Dr Adama Kougnassou, chercheur à l’Université de Lomé.
À Aného, la plage est régulièrement jonchée de sacs plastiques venus des marchés de la ville. Les plastiques abandonnés bloquent aussi les systèmes de drainage dans plusieurs quartiers populaires de Lomé.
Un plastique qui nourrit : entre débrouille et dépendance
Derrière cette pollution se cache une réalité sociale difficile à balayer : le plastique fait vivre.
« Je revends des sachets en gros ici au marché de Sokodé. Chaque jour, je peux gagner entre 2 000 et 5 000 F CFA. Si on interdit, que vais-je faire ? », interroge Assibi Yendoubé, 32 ans.
Des femmes recyclent même des plastiques usagés pour en faire des nattes ou des paniers vendus localement. D’autres les réutilisent pour vendre de l’eau fraîche, du gari ou du riz.
Une étude de 2022 menée par une ONG locale révèle que plus de 70 % des vendeurs de marché utilisent le plastique comme principal outil de conditionnement, faute d’alternative bon marché.
Un cadre légal flou et peu appliqué
aux termes de l’article 2 du décret n° 2011-003/PR du 05 janvier 2011 fixant les modalités de gestion des sachets et emballages plastiques au Togo : « La production, l’importation, la distribution et la commercialisation des sachets et emballages plastiques non-biodégradables sont interdites au Togo ».
Mais dans les faits, la loi est peu respectée, et très faiblement appliquée dans les marchés. Pour le Secrétaire Général du ministère de l’environnement M. DJIMOIZOU KOFFI, « le décret conforme aux modalités de gestion des sachets et emballages plastiques au Togo est en vigueur, mais la mise en œuvre pose problème parce que le circuit de la commercialisation des sachets plastiques n’est pas maîtrisé au niveau des douaniers au Togo »
« Nous pouvons bien agir pour interdire l’usage des sachets plastiques dans notre pays, mais quand une cargaison de sachets plastiques arrive sur ce territoire, il y a plusieurs voies qu’elle passe qui ne sont pas sous contrôle et ce n’est qu’ensemble avec tous les acteurs du secteur de l’environnement qu’on peut lutter afin que la mayonnaise puisse prendre.» ,a-t-il souligné chez nos confrères de Vert-togo.
« On ne vient jamais ici contrôler ça. Les grossistes continuent de vendre les sachets, parfois en cachette, mais tout le monde le sait », confie pour sa part M. Komlan Gadjé, vendeur au marché de Tsévié.
Les commerçants et les usagers affirment ne pas avoir été suffisamment sensibilisés, ni soutenus par des mesures d’accompagnement.
Des alternatives encore trop chères ou rares
Des projets de sacs biodégradables ou de paniers traditionnels existent, mais peinent à s’imposer. Soit à cause du prix, soit par manque de disponibilité.
« On m’a proposé des sachets biodégradables, mais c’était cinq fois plus cher que les plastiques classiques. Je ne peux pas me le permettre », déplore Maman Sika, revendeuse de légumes à Kara.
Pour les vendeuses à petit revenu, les paniers en raphia ou les emballages en papier ne tiennent pas longtemps, surtout pour les produits humides.
Les lueurs d’espoir : recyclage, éducation et innovations
Certaines initiatives locales tentent de renverser la tendance. À Lomé, l’entreprise Green Industry Plast transforme les déchets plastiques en pavés de construction.
Active depuis 2018, Green Industry Plast (GIP) s’engage pour la protection de l’environnement. Les responsables s’évertuent à garantir un avenir propre, en Impulsant une conscience citoyenne à la gestion durable de notre territoire.

Par ailleurs, toujours dans le cadre de la lutte contre la pollution de l’environnement, des jeunes volontaires organisent aussi des campagnes de sensibilisation et des « marchés zéro plastique » ponctuels, comme à Baguida et à Dapaong.
De tout ce qui précède, il ressort que le plastique est devenu un pilier silencieux de l’économie informelle au Togo. Toute politique visant à le restreindre doit nécessairement intégrer les besoins des vendeurs, des grossistes et des recycleurs La bataille contre la pollution plastique ne se gagnera pas dans les bureaux, mais au cœur des marchés, là où s’échangent les sacs, les idées… et l’avenir.
Gabriel BLIVI
