(La Nouvelle République)-Le modèle économique historique de la presse africaine s’effondre. Au Togo comme ailleurs, les médias traditionnels peinent à survivre face à la chute des revenus publicitaires, à la concurrence des plateformes numériques et à la précarité des journalistes. Entre disruption digitale, contenus gratuits et influenceurs, quel avenir pour l’information professionnelle sur le continent ? Eli Goka-Adokanu, Secrétaire général de l’Union des Journalists Indépendantes du Togo (UJIT) dresse un état des lieux sans concession et explore les pistes de survie de la presse africaine.
Voici l’intégralité de la Tribune
C’est tragique, mais hélas vrai : le modèle économique de la presse africaine est à l’agonie. Elle survit tant bien que mal financièrement, et au Togo, la situation est encore plus critique. Les caisses des médias traditionnels sont vides, les annonceurs se font rares, les revenus mensuels s’effondrent dramatiquement alors que les charges explosent. Les réseaux sociaux ont éclipsé ces organes qui firent jadis la gloire de l’information. La presse africaine va mal, très mal.
Disruption par les plateformes numériques
Les réseaux sociaux (Facebook, TikTok, X) et les agrégateurs comme Google News captent l’essentiel du trafic et de la publicité. En Afrique, où plus de 500 millions d’utilisateurs sont actifs sur mobile, selon GSMA 2025. Les internautes préfèrent les contenus gratuits et viraux. Résultat : même les sites de presse perdent 70-80% de leur audience organique, car les algorithmes priorisent les influenceurs et les formats courts. Au Nigeria, Premium Times a vu ses revenus publicitaires chuter de 40% entre 2020 et 2025, au profit d’agences comme BuzzFeed Africa ou de créateurs de contenu TikTok.
Chute des revenus traditionnels
Le modèle historique reposait sur la pub papier, les abonnements et les ventes au numéro. Mais l’impression coûte cher dans un contexte d’inflation et de dévaluation monétaire en Afrique de l’Ouest, par exemple.
Les annonceurs migrent vers Meta et Google, qui captent 60% des budgets numériques selon le rapport We Are Social de 2026.
Au Togo, les medias classiques peinent à monétiser leurs podcasts face à la gratuité des lives Tik tok et autres. Les paywalls échouent : moins de 5% des Africains paient pour du contenu en ligne, faute de revenus stables ou de confiance dans les institutions médiatiques.

Concurrence déloyale et précarité des journalistes
Les réseaux numériques ne respectent pas les mêmes règles : pas de fact-checking obligatoire, contenus générés par IA ou par des influenceurs non formés. Cela érode la crédibilité de la presse professionnelle, déjà fragilisée par la corruption et la censure politique.
Les journalistes africains, souvent freelance, gagnent moins de 300 €/mois ; beaucoup basculent vers le « content farming » pour survivre. En Afrique du Sud, Daily Maverick a licencié 20% de ses effectifs en 2025, tandis que des influenceurs comme Lasizwe dominent l’info divertissante.
Conséquences structurelles pour l’Afrique
Ce déclin menace la démocratie : moins de fonds pour l’investigation (sur la corruption ou le climat), favorisant la désinformation et les fake news amplifiées par WhatsApp. En Afrique subsaharienne, où 60% de la population est jeune et mobile-first, la presse traditionnelle risque l’extinction sans pivot rapide.
Des exceptions existent (comme The Continent de Mail & Guardian, avec newsletters payantes), mais elles confirment la règle : le vieux modèle agonise.
Pour contrer cela, la presse africaine pourrait hybrider (podcasts sponsorisés, partenariats avec TikTok) ou plaider pour une régulation (taxe sur les GAFAM). Mais c’est toujours compliqué.
Continuons de chercher, ensemble, l’alternative.
Eli Goka-Adokanu, Journaliste et Secrétaire Général de l’UJIT
