(La Nouvelle République)-Il y a des silences qui construisent, et des paroles qui détruisent. Depuis quelques jours, le nom du rappeur togolais Amron est sur toutes les lèvres, non pas pour la qualité artistique de sa musique, mais pour la violence de ses propos à l’encontre du président du Conseil, Faure Gnassingbé. Des mots crus, des accusations graves, des attaques personnelles : Amron n’a pas simplement critiqué, il a délibérément franchi la ligne rouge du respect républicain.
Il y a dans son attitude ce que certains appellent « le syndrome du héros ». Ce besoin viscéral d’apparaître comme une voix courageuse, un justicier solitaire contre le système, un martyr annoncé. Mais attention : le courage n’est pas l’insulte, et l’engagement ne rime pas avec le mépris. S’en prendre frontalement à une institution comme la Présidence du Conseil , dans un État qui se reconstruit sous de nouvelles bases institutionnelles, ce n’est pas faire œuvre de citoyenneté. C’est jouer avec le feu.
En démocratie, la liberté d’expression est une valeur précieuse. Elle permet à chacun de s’exprimer, de critiquer, de proposer. Mais elle s’accompagne d’une responsabilité : celle de construire le débat, non de le pourrir. Quand un artiste transforme son micro en arme de destruction verbale, quand il fait de l’outrage une posture, il ne fait pas avancer les idées- Il radicalise les passions et affaiblit les fondements mêmes de la vie en société.
Le président du Conseil incarne une institution. Et à ce titre, il mérite le respect dû à sa fonction. On peut contester ses décisions, débattre de sa vision, interpeller sur sa gouvernance. Mais on ne peut pas se permettre d’humilier, d’accuser sans preuve, de s’ériger en tribun de la colère populaire sans mesurer l’impact que cela peut avoir sur la cohésion nationale.
Ce que vit Amron aujourd’hui n’est pas une persécution, c’est la conséquence d’un excès. Un excès de langage, un excès d’ego, un excès de provocation. Le rôle d’un artiste n’est pas de jeter de l’huile sur le feu, mais de créer des ponts, de réveiller les consciences avec intelligence, sans verser dans la vulgarité ni le mépris.
Notre jeunesse a besoin de modèles, pas de provocateurs. Elle a besoin de leaders qui élèvent le débat, pas qui l’enfoncent dans le ressentiment. Le vrai héros n’est pas celui qui crie plus fort, mais celui qui construit dans le respect, qui propose sans détruire, qui s’engage sans outrager.
À l’heure où le Togo entame un tournant institutionnel important, il est temps que chacun, artiste compris, prenne la mesure de sa responsabilité dans l’édification du vivre-ensemble. La liberté ne peut être confondue avec la licence. Et la critique, aussi légitime soit-elle, doit toujours s’accompagner du respect de l’autre — surtout lorsqu’il incarne la République.
Gabriel BLIVI
