À écouter Jean-Pierre Fabre dans sa dernière interview, une impression s’impose : l’homme politique qui ambitionne depuis plusieurs décennies de conduire l’alternance au Togo semble toujours chercher la bonne stratégie. Entre boycott et participation, confrontation et dialogue, refus de certaines institutions et exercice d’autres fonctions publiques, son parcours politique offre suffisamment de contradictions pour interroger la cohérence de sa démarche.
Le président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) affirme aujourd’hui que le refus de siéger à l’Assemblée nationale relève d’une logique politique, tandis que son maintien à la mairie du Golfe 4 répondrait à une logique de service aux populations. Soit. Mais cette explication soulève immédiatement une question : peut-on considérer une institution nationale comme illégitime tout en reconnaissant comme parfaitement légitime une fonction élective locale issue du même cadre institutionnel ?
Jean-Pierre Fabre répond qu’il ne croit pas aux « lignes tracées d’avance » et que le boycott comme la participation ne seraient que des instruments. Cette conception opportuniste de la stratégie politique peut certes être présentée comme du pragmatisme. Mais elle peut également être perçue comme une manière de justifier après coup des choix dont les conséquences ont parfois été lourdes pour son propre camp.
Le boycott des législatives de 2018 reste, à cet égard, un cas emblématique. En politique, une chaise vide n’est jamais neutre. Elle laisse forcément la place à quelqu’un d’autre. Et lorsqu’une formation politique choisit de ne pas participer à une compétition électorale, elle accepte de fait de perdre une partie de sa capacité d’action institutionnelle.
Quelques mois plus tard, l’ANC participait pourtant aux municipales et Jean-Pierre Fabre devenait maire du Golfe 4. La question n’est donc pas de reprocher à un responsable politique d’avoir changé de stratégie. Au contraire, savoir reconnaître une erreur et changer de méthode peut être une qualité. Ce qui manque surtout, c’est une véritable reconnaissance politique de ce qui n’a pas fonctionné.
Dans son interview, Fabre parle abondamment du pouvoir, de la Constitution, de la CEDEAO, de la diaspora, des mobilisations et de la nécessité de faire partir Faure Gnassingbé. Mais lorsqu’il s’agit de son propre bilan stratégique, le discours devient beaucoup plus prudent.
Or, après plusieurs décennies d’engagement, l’opinion togolaise est en droit d’attendre autre chose que des accusations. Elle veut savoir pourquoi les différentes stratégies de l’opposition n’ont pas permis l’alternance. Elle veut savoir pourquoi les divisions persistent. Elle veut savoir pourquoi les coalitions se font et se défont. Elle veut surtout savoir quel projet pourrait réellement rassembler une majorité de Togolais.
Jean-Pierre Fabre revendique une ANC implantée à travers 130 fédérations. Mais l’implantation administrative d’un parti et sa capacité à conquérir le pouvoir sont deux choses différentes. Une véritable assise politique doit se traduire par des résultats électoraux, une capacité de rassemblement et une adhésion populaire suffisamment large.
C’est donc sur ce terrain que le débat devrait désormais se déplacer. Plutôt que de répéter que Faure Gnassingbé doit partir, il serait plus utile d’expliquer aux Togolais comment l’opposition entend gouverner le pays, quelles réformes elle propose et comment elle compte répondre aux défis de l’emploi, de l’agriculture, de la sécurité, de l’éducation, de la santé et du développement.
La politique de la dénonciation permanente finit par s’user lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une stratégie crédible d’alternance. Jean-Pierre Fabre a suffisamment d’expérience pour le savoir.
Après tant d’années, le problème de l’opposition togolaise n’est peut-être donc plus seulement de trouver les mots pour critiquer le pouvoir. Il est surtout de trouver une méthode qui fonctionne.
Et c’est précisément cette méthode que l’interview de Jean-Pierre Fabre laisse encore à chercher.
Journaliste de formation, il s’intéresse particulièrement à l’actualité politique, économique et sociale, ainsi qu’aux enjeux de gouvernance, de développement et de changement climatique au Togo et en Afrique.
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