(La Nouvelle République)-Face à la menace sécuritaire dans le nord du Togo, le choix des partenaires et l’efficacité des coopérations constituent des enjeux majeurs. Dans cette tribune, le journaliste et chroniqueur politique Firmin Teko-Agbo analyse les enseignements que Lomé peut tirer des expériences du Mali, du Burkina Faso et du Niger, notamment en matière de coopération avec la Russie. Il invite le Togo à privilégier les résultats concrets, la protection des populations et la préservation de sa liberté de décision.
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Coopération sécuritaire : quelles leçons du Sahel pour le Togo ?
Face à la menace qui pèse sur sa frontière nord, le Togo a choisi de parler à tous : à ses voisins africains comme aux Turcs, aux Français, aux Russes, aux Américains et aux Chinois. Cette ouverture lui donne plusieurs possibilités d’agir. Encore faut-il distinguer ce que chaque partenaire promet de ce qu’il permet réellement d’obtenir. Les expériences du Sahel, où la Russie occupe désormais une place importante, offrent à cet égard une leçon moins simple que les discours de victoire : des avancées militaires sont revendiquées, mais la sécurité des populations reste une épreuve quotidienne.
Les dirigeants du Mali, du Burkina Faso et du Niger mettent en avant les équipements acquis, les soldats formés et les localités reprises. Leurs affirmations méritent d’être examinées. Elles ne suffisent toutefois pas à mesurer la contribution propre de la Russie, ni à établir que les gains obtenus peuvent être conservés. Une localité reprise peut être menacée de nouveau. Une armée mieux équipée peut encore manquer des effectifs et des moyens nécessaires pour protéger durablement ses habitants.
Les chiffres imposent de garder cette complexité à l’esprit. Le Global Terrorism Index 2026 relève une baisse des morts attribuées au terrorisme au Burkina Faso et au Mali en 2025. Il classe néanmoins ces deux pays, ainsi que le Niger, parmi les cinq plus touchés au monde. Il serait donc excessif de nier toute avancée, autant que de présenter le recours à Moscou comme une réponse éprouvée à la crise sahélienne.
La protection des civils constitue une autre mesure de l’efficacité d’un partenariat. Au Mali, les opérations conduites par l’armée avec du personnel russe lié à Wagner ont soulevé de graves accusations d’exactions. Moura, en 2022, reste un avertissement sur les conséquences possibles d’une guerre menée sans garanties suffisantes pour les populations. Le Burkina Faso et le Niger ont leurs propres réalités ; les confondre avec le Mali empêcherait précisément de tirer des leçons utiles.
Le Togo a fait un choix diplomatique différent. Il entretient le dialogue avec les pays de l’AES sans rompre avec ses partenaires de longue date, et s’ouvre à de nouvelles coopérations sans s’enfermer dans un camp. Il faut reconnaître au président du Conseil, Faure Gnassingbé, le mérite d’avoir préservé cette liberté de mouvement dans une région traversée par les ruptures. La menace dans les Savanes exige de renforcer les forces togolaises, mais elle n’oblige pas le pays à importer la stratégie d’un voisin.
Le ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey, a confirmé la présence de formateurs russes accompagnant l’utilisation d’équipements acquis par le Togo. Il a, dans le même temps, démenti la présence de membres d’Africa Corps. Cette distinction compte : les expériences sahéliennes peuvent éclairer les choix de Lomé, sans être présentées comme le bilan d’une présence russe au Togo que les éléments publics ne permettent pas d’établir. Une question demeure : au-delà de la formation et du matériel, quelles capacités le Togo aura-t-il réellement gagnées dans quelques années ?
Voilà ce que l’expérience sahélienne devrait apprendre au Togo. Un partenaire peut aider à mener une opération sans résoudre les causes d’une insécurité. Il peut livrer des équipements utiles aujourd’hui, mais difficiles à entretenir demain. Il peut soutenir un État sur la scène diplomatique sans répondre à toutes les attentes de sa population. La Russie poursuit ses intérêts, comme le font les autres puissances. Au Togo de ne jamais perdre les siens de vue.
Le Togo doit donc garder ouvertes ses autres options et demander à chacun des résultats vérifiables. Il n’est l’arrière-cour de personne. Sa souveraineté tient à sa capacité de choisir un partenaire, d’en apprécier les effets et, si nécessaire, de revoir les conditions de leur coopération. La souveraineté se mesure aussi à cette capacité de dire oui sans renoncer, demain, à dire non.
Firmin Teko-Agbo
Journaliste et chroniqueur politique
