(La Nouvelle République)-Au Togo, de nombreuses personnes aspirant à une vie meilleure à l’étranger tombent dans le piège d’agences de voyages frauduleuses. Promesses de visas garantis, séjours fictifs, billets d’avion imaginaires… Derrière ces offres se cachent des arnaques bien rodées. Dossier sur un phénomène qui ruine des familles entières et brise des destinées.
C’était le rêve de toute une vie. Pour Aïcha, 27 ans, vendeuse de friperie à Agoè, partir au Canada représentait l’espoir d’un avenir meilleur. « Une amie m’a parlé d’une agence qui avait aidé plusieurs personnes à voyager. J’y ai cru. J’ai payé 1,8 million FCFA. Mais je n’ai jamais vu le visa. Le monsieur ne décroche plus son téléphone. »
Comme elle, des centaines de Togolais se font escroquer chaque année par des agences de voyage aux pratiques douteuses. Le scénario est souvent le même : une promesse alléchante, un paiement en espèces, puis un silence angoissant. Dans certains cas, des faux documents sont délivrés pour entretenir l’illusion jusqu’au dernier moment.
Des méthodes bien rodées
Selon les informations recueillies auprès de nombreuses victimes, les stratagèmes sont multiples : promesses de stages à l’étranger, d’admission dans des universités, de voyages touristiques ou encore de visas accélérés. Les victimes versent entre 500 000 et 5 millions FCFA, souvent après avoir contracté des prêts ou vendu des biens familiaux.
« J’ai réuni 3 millions avec mes oncles pour aller en France », témoigne Komi, menuisier de 32 ans à Kara. « J’ai reçu un faux billet d’avion et un faux visa. C’est à l’aéroport que j’ai tout découvert. J’ai été arrêté et humilié. »
Des structures illégales sous couverture
Certaines agences disposent pourtant de locaux respectables et d’un personnel bien habillé. Leur présence sur les réseaux sociaux renforce leur image de professionnalisme. Mais peu sont effectivement enregistrées auprès des services compétents. « La plupart n’ont ni agrément du ministère du Tourisme, ni licence de transport aérien », explique un fonctionnaire sous anonymat.
Dans un rapport publié en mars 2025, le site Togo Média 24 alertait sur la prolifération de ces structures illégales, parfois protégées par des complicités haut placées. Les autorités semblent dépassées par l’ampleur du phénomène.
Une justice débordée et impuissante
Pour Me Kodjo Amégan, avocat au barreau de Lomé, « ces escroqueries relèvent de réseaux bien structurés, parfois avec des complicités à l’étranger. Le problème, c’est que tout se passe sans trace écrite : aucun contrat, aucun reçu. Même lorsque les victimes portent plainte, les dossiers traînent ou sont classés sans suite. »
Juliette, une mère de famille à Lomé, en sait quelque chose. Son fils a été arnaqué en 2024. « Nous avons porté plainte, mais on ne nous a jamais rappelés. L’agence a simplement fermé ses portes et disparu. »
La vulnérabilité d’une jeunesse désespérée
À l’origine de ce phénomène, un cocktail explosif : chômage endémique, pauvreté, manque de perspectives, fascination pour l’étranger. Le rêve d’un “ailleurs meilleur” pousse nombre de jeunes à croire en des solutions miraculeuses. « Partir coûte que coûte » est devenu une obsession exploitée par des escrocs sans scrupules.
Des pistes pour une riposte
Face à cette situation, les experts plaident pour une réglementation plus stricte du secteur. Parmi les recommandations, la publication d’une liste officielle des agences agréées, la création d’un guichet unique de régulation des voyages internationaux, la sensibilisation massive à travers les médias, les écoles et les églises, et le renforcement des sanctions contre les fraudeurs.
Des vies à reconstruire
Au-delà des pertes financières, les conséquences psychologiques sont lourdes. Beaucoup sombrent dans la dépression, le rejet familial ou l’endettement. « Mon fils ne sort plus de sa chambre », confie une mère en larmes. « Il se sent coupable d’avoir ruiné notre famille. »
L’arnaque aux voyages est une tragédie silencieuse. Si rien n’est fait, elle continuera d’engloutir les espoirs d’une jeunesse déjà fragilisée. Le Togo ne peut rester spectateur de ce drame. Réguler, informer, punir : telles sont les clés pour restaurer la confiance et protéger les citoyens.
Gabriel BLIVI
