(La Nouvelle République)-Depuis la publication de la tribune de Christian Trimua sur la Cinquième République et le fonctionnement du régime parlementaire togolais, certains réseaux sociaux et plusieurs commentateurs semblent pris d’une véritable fièvre interprétative. En quelques jours, un simple texte universitaire est devenu, pour certains, une prétendue “bombe politique”, un “désaveu interne” voire une critique masquée du système institutionnel actuel.
Il fallait oser
Car à écouter certains analystes improvisés, l’ancien ministre et universitaire aurait secrètement lancé un message codé contre la majorité au pouvoir. Une lecture pour le moins spectaculaire qui, lorsqu’on prend un peu de recul, ressemble surtout à une construction politique nourrie davantage par le fantasme que par les faits.
La réalité est pourtant beaucoup plus sobre
Christian Trimua est un cadre du parti UNIR, formation majoritaire au pouvoir, juriste de formation, enseignant de droit public et ancien membre de plusieurs gouvernements. À ce titre, il est parfaitement légitime qu’il s’exprime sur des questions constitutionnelles et institutionnelles. Son intervention s’inscrit d’ailleurs dans une tradition déjà bien connue au sein de la majorité : celle de cadres universitaires qui contribuent au débat doctrinal autour des institutions togolaises.
Avant lui, des personnalités comme le Professeur Dodzi Kokoroko, le Professeur Kpoadar et d’autres universitaires proches de la majorité ont eux aussi produit des analyses sur la Cinquième République. Certains occupent aujourd’hui des fonctions ministérielles ou dirigent des institutions de la République tout en demeurant membres assumés de l’UNIR. Personne n’y avait vu un tremblement politique ni une crise interne.
Pourquoi alors vouloir absolument transformer la tribune de Trimua en événement extraordinaire ?
Au fond, cette contribution universitaire n’a rien d’exceptionnel. Elle participe simplement à un débat intellectuel normal autour d’un système institutionnel encore récent et dont la pratique continue naturellement d’alimenter les réflexions académiques. Mais visiblement, pour certains observateurs, il fallait coûte que coûte fabriquer un feuilleton politique là où il n’existe qu’un échange doctrinal.
Un cadre de l’UNIR, contacté sur cette polémique largement alimentée sur les réseaux sociaux, a d’ailleurs relativisé toute cette agitation : « À UNIR, majorité au pouvoir, nous acceptons le pluralisme d’opinion et M. Trimua, juriste, enseignant de droit, cadre de notre grand parti UNIR, a son mot à dire et est libre. À UNIR, ce n’est pas comme dans d’autres partis politiques que vous connaissez et qui ont instauré la dictature, empêchant d’autres opinions de s’exprimer. Il y en a plein, mais je ne citerai pas. Il n’y a donc rien à dire, notre président du Conseil est ouvert à tout. Et puis nous ne voyons pas ce qu’il y a de polémique autour de cette tribune. »
Une sortie qui contraste fortement avec les scénarios de crise fabriqués par certains commentateurs en quête permanente de sensationnel
Le plus curieux dans cette affaire reste cependant le comportement de ceux qui tentent aujourd’hui de présenter la tribune de Trimua comme une critique “cachée” du régime. Car une question mérite d’être posée : où étaient ces grands défenseurs de l’analyse institutionnelle lors des débats précédant la mise en place de la Cinquième République ?
Pourquoi ce soudain réveil intellectuel maintenant, après la publication d’un texte signé par un cadre reconnu de la majorité ?
Pourquoi avoir attendu qu’un universitaire proche du pouvoir ouvre le débat pour découvrir subitement des convictions que certains n’osaient manifestement pas exprimer eux-mêmes auparavant ?
C’est précisément là que le discours quitte le terrain académique pour entrer dans celui de l’opportunisme politique.
Car il devient difficile de parler d’audace intellectuelle lorsque l’on préfère interpréter les écrits d’un autre plutôt que d’assumer clairement ses propres positions dès le départ. Ce réflexe ressemble davantage à une forme de poltronisme intellectuel qu’à la posture courageuse que certains cherchent aujourd’hui à se donner.
On attend qu’un cadre du système parle pour ensuite tenter de transformer ses propos en arme politique. On projette sur son texte des intentions qu’il n’a jamais explicitement formulées. Et surtout, on utilise son statut pour donner du poids à des critiques que l’on n’avait soi-même jamais osé porter frontalement auparavant.
En réalité, cette agitation révèle surtout une difficulté persistante chez certains observateurs à accepter qu’au sein d’un grand parti politique, des cadres puissent débattre, réfléchir et exprimer des analyses sans que cela signifie automatiquement rupture ou conflit interne.
Mais à force de vouloir voir partout des conspirations, des fractures ou des désaveux, certains finissent surtout par exposer leurs propres limites d’analyse.
Au final, la tribune de Trimua aura peut-être surtout servi de révélateur : non pas d’une prétendue crise au sein de la majorité, mais plutôt du malaise de certains commentateurs qui avaient besoin des mots d’un autre pour tenter enfin d’exprimer, avec prudence, ce qu’ils n’avaient jamais eu le courage d’assumer ouvertement eux-mêmes.
La Rédaction
